• La culture de l'austérité

    pellerin

    La ministre de la culture, lorsqu’elle est interrogée sur les risques que font peser les restrictions budgétaires sur la création et la culture, se retranche derrière un budget national maintenu dans son ministère. Elle décline toute responsabilité, tout en reconnaissant les risques, en disant qu’elle n’a pas le pouvoir d’influer sur la répartition des budgets locaux. Or, elle ne peut pas dire que ce gouvernement préserve les moyens de la culture quand les effets de sa politique vont conduire certaines villes et départements à baisser de 10% leurs budgets culturels… Madame la ministre de la culture, qui a d’abord reconnu qu’elle ne lit pas et ensuite expliqué qu’elle n’est pas payée pour lire, répète que « les choix budgétaires sont des choix politiques qui doivent être assumés comme tels face aux Français. Il y a un principe de libre administration des collectivités locales. Ce n’est pas à l’Etat de leur dire de baisser tel budget ou d’augmenter tel autre… Ce sont les choix d’exécutifs locaux, élus par des citoyens ».  Ce qu’il faut savoir, c’est que ce sont les collectivités locales qui assurent les deux tiers des subventions culturelles.

    En Corse, les restrictions ne se sont pas fait  attendre et, en 2014, des associations ont renoncé à des événements faute de budget. Ces évènements culturels sont possibles par le bénévolat des organisateurs et les subventions sont réinvesties dans l’économie insulaire.  Donc, au-delà du dynamisme culturel, les restrictions touchent directement des activités marchandes et le développement économique.

    Puisque Mme Fleur Pellerin ne lit pas, prenons le secteur du livre. La Corse a eu la chance, jusqu’à présent, d’avoir une production littéraire importante. En Corse, on écrit beaucoup et on publie beaucoup. Il existe une diversité éditoriale qui permet l’édition dans tous les genres littéraires et même en langue corse. Toutefois, tous les éditeurs diront que la diffusion est défaillante et peu d’ouvrages sont proposés sur le Continent. Seuls les événements permettent à la littérature insulaire de franchir la mer et aux éditeurs de se faire connaître. Parmi ces événements, on peut distinguer ceux insulaires qui, chaque année, permettaient aux éditeurs et aux auteurs de rencontrer  un lectorat non limité à notre île. Mais, il y a aussi des événements sur le continent dont le plus important est le Salon du livre de Paris, où la CTC, chaque année, offre un stand aux lecteurs qui peuvent y rencontrer les éditeurs et les auteurs corses. La CTC a déjà notablement réduit des subventions pour des événements insulaires comme le Festival de Polar corse et méditerranéen dont la subvention en 2014 a été divisée par dix. D’autres associations sont touchées également. Aujourd’hui, une rumeur se répand et laisse penser qu’il n’y aura pas de stand de la Corse au festival du livre de Paris, vitrine indispensable à l’édition corse. Nous espérons que cette rumeur ne se confirmera pas. Les éditeurs ont besoin de la création littéraire et la création littéraire a besoin des éditeurs mais aussi de vitrines.

    La culture ne peut être abandonnée par les pouvoirs publics et chacun sait l’importance qu’elle revêt en Corse. Des élections partielles vont avoir lieu à Ajaccio et les propositions des candidats en ce qui concerne le budget culturel devraient être regardées avec attention car elles sont significatives d’une politique. La Ministre de la culture a raison de dire que la culture est un choix politique, à condition que le politique fasse le choix de la culture, surtout lorsqu’il l’a en charge.  

    Une citation attribuée à Winston Churchill a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux le printemps dernier. Alors que faisait rage la Seconde Guerre mondiale, le parlement britannique aurait exigé que les subventions aux arts et à la culture soient plutôt versées à l’effort de guerre, ce à quoi Churchill aurait répondu : « Then what are we fighting for ? » Pourquoi combattre le Troisième Reich si ce n’est pour préserver notre culture ? La citation a été inventée mais Churchill aurait été bien inspiré de le dire.

    Quel acteur culturel ne rêve pas d’un tel premier ministre, d’un ministre de la Culture, d’un élu local… de politiciens qui, même confrontés au pire, n’en persisteraient pas moins à considérer la défense des arts et de la culture comme une « priorité suprême », comme les fondements d’une société ou d’une nation, son histoire, sa fiction identitaire, sa mémoire commune, ce qui l’a définie, ce pour quoi l’on se bat ?

    Faut-il rappeler encore le Conseil de la résistance lorsqu’il a écrit de donner: « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instructionet d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui en auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.

    Bien sûr, la ministre de la culture affirme, devant la crainte de voir se refermer un cycle né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que c’est hors de question pour elle. On a bien compris que, avec Hollande et Valls, il y a un fossé  entre leurs paroles et leurs actes. Nous avons affaire à des comptables de la culture de l’austérité. Ils sont à tous les niveaux de responsabilité, hormis quelques élus courageux. Il faut constater que les subventions refusées sont celles pour l’accès des couches populaires à la culture. C’est d’autant plus critiquable lorsque les comptables se disent de gauche.

    Lorsque l’on parle de risques, c’est que les conséquences sont déjà visibles.  C’est le cas en Corse. On peut le constater en consultant le budget de la CTC et la situation financière de la collectivité qui la CTC s’est engagée, dans son budget primitif 2014, en faveur d’actions culturelles ciblées pour leur donner un rôle fondamental dans la constitution de la société du vivre ensemble et de la connaissance et entend faire de son héritage patrimonial un outil de cohésion social.   

    Le budget primitif 2014 présentait un montant total des recettes réelles de 679,586 M€, soit une baisse de 13,94 % par rapport à 2013 (789,7 M€). Il est évident que l’on ne peut pas dépenser plus en gagnant moins, sauf à s’endetter toujours davantage. Les dépenses réelles du budget primitif pour l’exercice 2014 s’élèvent à 679,586 M€ et se décomposent comme suit pour ce qui concerne les crédits de paiement :
    Section d’investissement : 255,783 M€ (37,64 %) • Section de fonctionnement : 423,802 M€ (62,36 %).

    Suite aux déclarations d’associations intervenant dans le secteur de la culture, la CTC a communiqué le 22 Septembre 2014 sur son site :

    Les ajustements opérés étaient obligatoires au regard de la situation financière qui impacte considérablement le fonctionnement de toutes les collectivités. 

    Pour l’année 2014, la CTC consacre un budget de 24 M€ au profit de la culture et du patrimoine. Ce montant est quatre fois supérieur à la dotation de l’Etat transférée dans le cadre des lois de décentralisation (1982, 1983, 1991 et 2002). Pour donner une juste perspective à cet écart, il faut rappeler que 18 M € correspondent au produit de la fiscalité insulaire perçu annuellement par la CTC. 

    Contrairement à ce qui est diffusé par certaines associations, entre 2013 et 2014, l’Etat a réduit de 6.714 M€, soit -21 %, la Dotation Globale de Fonctionnement à la CTC. La Dotation Forfaitaire a également été imputée de 4.486 M €, soit près de -39 %. Enfin, la Dotation de Péréquation a connu une baisse de 12 % pour un montant diminué de 2.227 M€. Le montant total de la baisse des dotations de l’Etat est donc de 13.427 M€. De plus, l’Etat a annoncé une nouvelle baisse de 10 M € de ses mêmes dotations pour l’exercice 2015. 

     Au cours de l’année actuelle, les montants des interventions aux tiers, c’est-à-dire les subventions versées aux associations, sont égaux à ceux versés en 2008, année du gel des dotations de l’Etat à la CTC. 

    Certaines associations ont constitué un fond de roulement conséquent. Pour exemple, l’association « Una Volta » a 90 000 € de réserves financières, l’Association « U Timpanu » 35 000 € et l’Association « Anima » 95 000 €. Le cumul de toutes les réserves mises à jour par les services de la CTC à la date du 22 septembre 2014 s’élève à 2 643 040 €. 

    Certaines associations ont profité d’un dépassement du seuil des « de minimis européens » de mise en œuvre d’un SIEG (Service d’Intérêt Economique Général) et définissant un plafond de 500 000 € allouable sur une période de trois exercices fiscaux. 

     La CTC reste aujourd’hui encore, le premier financeur de la culture, pour ne pas dire qu’elle est très souvent l’unique partenaire de ces actions, loin devant les départements et les communes.

    Il est exact que la CTC reste le premier financeur de la culture mais les moyens dont elle dispose se sont réduits au détriment des associations qui ne bénéficient pas d’un plan pluriannuel et  organisent des évènements culturels. La mise au point de la CTC montre bien le rôle joué par l’Etat qui augmente les charges des collectivités locales, après avoir réduit leurs moyens financiers, et se lave les mains des choix budgétaires faits.

    Fin 2013  l’association Cultura Viva avait mis en ligne une pétition afin de demander à l'Assemblée de Corse et à son conseil exécutif de réunir de nouvelles assises de la culture. Le site Corse net info en avait rendu compte dans un article du 27 novembre 2013 qui mettait en évidence les difficultés de trésorerie des associations culturelles qui sont soumises à un mode de financement public toujours incertain avec des règlements trop tardifs. L’argent arrive longtemps après les dépenses prévues. La procédure des subventions est déconnectée de la réalité. Les associations doivent s’endetter et attendre patiemment les fonds publics. D’aucuns sont enclin à penser que tout est fait pour faire renoncer aux subventions et, pour le coup, des organisateurs d’évènements renoncent à leurs projets culturels faute de moyens.  

    U barbutu

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