• Le jeunisme, cosmétique politicienne...

    Jeunesse, révolution, démocratie, culture… Nouvellement programmée sur FR2 après sa création sur FR3 en 2006, l’émission de Frédéric Taddéï « Ce soir ou jamais… » (avec notamment Régis Debray, qui publie «Le Bel Age», chez Flammarion, Alain Badiou, qui présente «Pornographie du temps présent», publié chez Fayard) évoquait hier le jeunisme, néologisme généralement péjoratif qui décrit la volonté supposée de donner une place plus importante aux jeunes, ou aux notions liées à ces derniers. Regis Debray s’élevait contre la ségrégation des âges avec un précepte qui veut que le passé préfigure le présent et l’avenir. De nos sociétés ultramodernes les rides et la décrépitude sont bannies. Le jeunisme, promu par les marchands, fait loi. Nous sommes passés, relève le philosophe, d'une société de transmission à une société de communication immédiate, d'une culture du travail à une culture de loisir, d'un âge d'espérance à un âge d'impatience...Son propos s’inscrit dans une lutte, 

    lebelâge t politique, contre ces stéréotypes et préjugés âgistes considérés comme phobiques. Au même titre qu’il en existe contre les stéréotypes et préjugés sexistes ou racistes, on constate que l’âge est un sujet de division des sociétés. Le jeunisme a été souvent une posture politique. Il rappelait que le jeunisme est le culte de notre société mercantile - après avoir été celui du fascisme et du nazisme. Il était aussi celui du régime de Vichy alors que le général Pétain était un octogénaire. Force est de constaté que tous les chefs de gouvernement depuis Giscard d’Estaing ont fait des discours dans lesquels le jeunisme apparaît et François Hollande n’a pas dérogé à cette nouvelle règle. Il ne s’agit pas de dénoncer la jeunesse et de faire l’apologie des anciens mais de dénoncer des discours qui ne sont que des incantations lorsque l’on fait le bilan de la situation des jeunes aujourd’hui et de la société que l’on va leur laisser. « Plus on encense la jeunesse et plus elle est maltraitée » lançait Régis Debray pour qui «  les révolutionnaires sont des jeunes qui aiment les vieux ». Un autre façon de dire qu’une révolution n’est pas une révolte mais s’appuie sur une idéologie. C’est le passé qui préfigure le présent porteur des germes de l’avenir.

    Des gouvernants font montre de jeunisme dans leurs discours pour apparaître modernes. Ils se griment en jeunes. Ils utilisent la jeunesse comme ceux qui ne veulent pas vieillir ont recours aux teintures capillaires, aux pommades et aux bistouris des chirurgiens. Le jeunisme est leur Botox.  Leur modernisme s’arrêtent à un vernis sous lequel le conservatisme garde toutes ses rides… Plus ils sont conservateurs, plus ils tiennent des propos jeunistes qui ne changent rien à la situation faite à cette jeunesse. C’est de la cosmétique politicienne.  Giscard d’Estaing a baissé l’âge du vote à 18 ans et a inauguré dans les années 1970 un jeunisme incantatoire qui contrastait avec sa politique et sa personnalité d’aristocrate. Sa présidence a été conservatrice et s’est soldée par une inflation galopante et des taux bancaires qui ont battu des records. Il a lancé des emprunts d’état indexés sur l’or que la jeunesse a dû payer en impôts pendant que les emprunteurs ont réalisé de bons placements. Après des années de discours jeunistes, la jeunesse représente aujourd’hui 25% des chômeurs. Quelles perspectives s’offrent à eux ? De plus en plus d’emplois précaires et un code du travail dérèglementé au nom de la compétitivité et de la flexibilité qu’elle demande. Ils doivent s’endetter sur 30 à 40 ans pour accéder à la propriété là où leurs aînés s’engageaient pour 20 à 25 ans.  Ils payent de plus en plus cher le droit d’être soignés… La jeunesse est malmenée, accablée, démoralisée par les jeunistes de la politique libérale. Elle est manipulée et décérébrée par les chaînes de télévisions et les jeux électroniques débiles dans lesquels la violence est un exutoire et parfois un révélateur de maladies psychiatriques. Quelles valeurs leur  inculquent ces Anciens au discours jeuniste : le fric et l’individualisme ! Quels exemples viennent de haut : la corruption, le mensonge, la tromperie…

    Pour s’attaquer aux pensions de retraite et à la fonction publique, on montre du doigt les retraités et les fonctionnaires comme étant des nantis. Il faut bien des boucs-émissaires à la crise qui les touche de plein fouet. Pour que les Vieux restent conservateurs, on met en avant les faits divers et les violences dont ils font l’objet de la part de jeunes délinquants et casseurs. Au bout du compte, des Vieux et des Jeunes manipulés votent en faveur des partis conservateurs pour des raisons opposées : les premiers contre le monde moderne trop violent et les deuxièmes pour le modernisme que veulent incarner les  conservateurs jeunistes.

    Toute le monde aura remarqué que François Hollande se teint les cheveux en noir pour paraître plus jeune. Aujourd’hui que propose ce jeuniste? Une politique conservatrice. Bien sûr, il rectifie le tir sur le nombre et la formation des enseignants mais le changement maintenant aura été avant tout un changement de personne et de parti à la tête de l’Etat. Les inégalités tiennent pour partie de déterminismes sociaux qui conduisent à la reproduction sociale. C'est ce que montrent la pensée de Pierre Bourdieu et les limites de l'école dans laréussite sociale. La politique n’a pas changé de rails et le train de la Cinquième république continue son mouvement  de pendule : tic de droite et tac libéral…  le mouvement ! Dans sa dernière conférence de presse, François Hollande a cité un sculpteur de mobiles sans le nommer : Le mouvement, c'est qui doit permettre à chacun de progresser d'aller de l'avant, d'aller plus vite, d'être plus libre. Voilà pourquoi je suis pour le mouvement, j'ai retrouvé cette belle phrase d'un sculpteur qui fait des mobiles. Et qui a résumé son travail de la façon suivante : « L'unique chose stable c'est le mouvement, partout et toujours. Alors il faut mettre du mouvement ». Il s’agit d’une citation de Jean Tinguely, artiste plasticien suisse, membre des nouveaux réalistes dans les années 60. Tinguely n’était pas mécanicien, pas plus qu’il n’était technicien ou ingénieur. Aux yeux des spécialistes ses machines étaient construites de manière lamentable. Il utilisait des matériaux de récupération… Cela nous fait penser à la boîte à outils de notre chef d’Etat qui pratique le recyclage de la politique libérale en politique néolibérale.

    Les propos de François Hollande s’inscrivent dans ce que nous relevions au sujet du jeunisme. Le mouvement est toujours le même comme dans une sculpture de Tinguely, c’est celui imposé par un mécanisme, celui du conservatisme, un mouvement sur place, stable. Le mouvement de Hollande est le même que celui de Sarkozy mais il est une gesticulation plus lente. Puisque nous sommes dans la métaphore, cela me fait penser à celle du train qui n’a plus de rail derrière et plus de rail devant. Les occupants se mettent à le secouer pour faire croire qu’il est toujours en mouvement. C’est le même train, les mêmes rails, le même conservatisme. Sur le bas-côté, il y a les chômeurs, les jeunes, les petits retraités… Il n’y a pas assez de wagons. Dans ce train, il y a les nantis assis sur leurs privilèges en première classe et ceux qui ont encore un emploi ou une pension de retraite en classe économique ou en wagons à bestiaux.

    En Corse, il y a longtemps que le train fonctionne mal. Nous avions le Trinnichellu, notre TGV, notre Train à Grandes Vibrations. On nous a mis un train tout neuf sans changer les rails. Ce train de la modernité a du mal à rouler sur les rails du passé. La modernité libérale a fait des ravages dans la société agro-pastorale. Les  pâturages et les terres cultivables font la convoitise des spéculateurs immobiliers. C’est le choix du tourisme qui l’a emporté. Il faut gagner de l’argent vite fait. Les Anciens s’exilaient jeunes pour faire des études et trouver du travail. Les nouveaux  jeunes Corses sont poussés à rester sur l’île alors que les perspectives d’avenir se réduisent au chômage et à des emplois précaires ou saisonniers. Le plus souvent les emplois n’offrent que très peu de développement de carrières et de promotions. Se loger dans les grandes villes est devenu trop onéreux. Pour revenir au jeunisme, on ne peut pas dire qu’il soit un travers de nos vieux politiciens insulaires. Le clanisme se traduit plutôt par un autre âgisme et leur jeunisme ne se manifeste que lorsqu’ils passent le flambeau à leur progéniture.  La culture corse transmet le respect des Anciens. « Beata quella panca duv’ella posa barba bianca » (Bienheureux le banc où est assis (un ancien) à la barbe blance).Ce proverbe évoque le respect porté aux anciens dans la famille corse. Un autre proverbe s’adresse aux jeunes : «  Hè argentu cacatu da u ventu » pour leur faire comprendre que tout ce qui brille n’est pas or.  Une expression «  Fà u pulvricciu » (faire de la poussière) est équivalente à celle «  donner plus de fumet que de rôt ». Elle s’applique à tous ces jeunistes et leurs discours.

    N’aghju una techja di ste manere ! J’en ai assez de ces manières !... Ischia !...

    pornotempsprésents

    Pour clore notre propos, parlons un peu de l’ouvrage «  La pornographie du temps présent », Ce n’est pas tant à s’indigner que nous exhorte Alain Badiou mais à refuser de consentir au monde comme il va, à exercer une véritable critique émancipatrice, à imaginer de nouvelles valeurs qui libèrent, et finalement, à se créer. Immergés dans une société de consommation qui nous renvoie des images désirables dont nous nous contentons, gouvernés par une politique du consensus qui manque singulièrement de projet, nous avons perdu de vue la possibilité d’une révolution. Nous sommes aujourd’hui semblables aux prisonniers de la caverne décrits par Platon, qui ne connaissent pas la réalité mais son ombre… Pour ce philosophe engagé la démocratie doit être rendue à « son sens originaire : l'existence des peuples, conçue comme pouvoir sur eux-mêmes ».

    Un extrait d’un article d’Alain Chauvet sur le site Médiapart nous sert à conclure :

    Qu'est-ce que le temps présent, pour nous autres, qui tentons de maintenir ouverte la porte par laquelle on s'évade de la caverne de Platon, du règne démocratique des images ?

    Nous sommes les expérimentateurs de l'intervalle. Nous sommes entre deux mondes, dont l'un tombe peu à peu dans l'oubli, et dont l'autre n'est que fragmentaire. Il s'agit de passer. Nous sommes les passeurs.

    Battone

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