• Le passage de témoin

     

     

     

     une mécanique politique bien huilée

     

     

    Par Jacques Casamarta

     

     

    Depuis plusieurs années, nous vivons sous l’emprise d’une mécanique bien huilée, un passage de témoin, une politique qui quels que soient les hommes ou les partis au pouvoir, reste similaire, conduisant systématiquement à une alternance qui étouffe les droits sociaux.

    Dans cette situation, toutes les caractéristiques d’un séisme politique de haute intensité sont devant nous et peuvent conduire à l’abîme.

    Le point de vue exprimé ici, est le résultat d’une observation sur le terrain, d’une analyse concrète de situations concrètes. C’est aussi un retour sur les gauches et l’évolution de celles-ci ces trente dernières années.

    Parce que face à la déroute de ces gauches, nous avons besoin de faire le point, de faire le tri, de se situer dans ce paysage idéologique bouleversé. De comprendre les mécanismes politiques et institutionnels qui ont conduit et qui conduisent encore aujourd’hui à ce résultat. 

    Pour cela, nous avons besoin d’un retour critique. 

     

    Lors des élections présidentielles de 2012, à la fin de son premier mandat, les électeurs ont chassé Nicolas SARKOZY, ancien secrétaire général de l’UMP, (LR aujourd’hui), l’homme de droite, celui qui avait fêté sa victoire sans complexe, dans le célèbre restaurant bourgeois « le FOUQUET’S » à Paris en 2007.  

    Nicolas SARKOZY a été battu, c’est son arrogance et son mépris affiché pour les gens qui ont été sanctionné, mais c’est aussi sa politique d’austérité qui en tournant le dos aux aspirations et à l’intérêt général a été rejetée. Une politique de classe, essentiellement tournée vers les intérêts des plus riches. Un va-t’en guerre qui porte de lourdes responsabilités dans la situation de la Méditerranée orientale plongée aujourd’hui encore, dans le chaos.  

     

    HOLLANDE, Un espoir déçu

     

    François HOLLANDE, l’ancien secrétaire général du Parti Socialiste est arrivé sur cette base. Celui-ci, pour se faire élire, s’est déclaré « l’ennemi de la finance », celui qui avait annoncé ne pas céder face aux injonctions néolibérales, néocoloniales, des dirigeants européens. Celui qui devait renégocier les traités.  

    Se présentant comme un homme de « gauche » les électeurs étaient en droit d’attendre un changement de politique, une meilleure prise en compte des aspirations à plus de justice sociale et d’égalité. C’était le sens de leur vote, même si l’expérience de la cohabitation CHIRAC/MITTERRAND dans un passé pas si lointain avait déjà montré la continuité des politiques économiques et sociales de ces différentes forces politiques. 

    Comme il était à prévoir, le résultat malheureusement ne s’est pas fait attendre et très rapidement les promesses ont été reléguées au second plan, ou mises au placard.  

    Et c’est ainsi qu’on a pu avoir le sentiment que le nouveau Président de la République, François HOLLANDE en 2012 prenait le relais, (ou le témoin pour reprendre une image sportive), là où son prédécesseur Nicolas SARKOZY l’avait  laissé. Ce revirement n’était pas sans rappeler une célèbre phrase de Jean Claude JUNKER alors Président de la commission européenneà propos des élections en Grèce, « les choix démocratiques ne peuvent remettre en cause les traités européens ». ` 

    Les politiques d’austérité, chères aux responsables européens, ont donc repris de plus belle, avec François HOLLANDE, tout comme le démantèlement des acquis sociaux et services publics, à commencer par la destruction du code du travail avec la loi EL KHOMRY qui mettra aussi en évidence de nouvelles pratiques policières, pour casser les mouvements sociaux. Une violence d’état se mettait en place. 

    Cette situation amènera François HOLLANDE à devenir tellement impopulaire,  qu’il lui sera impossible de se représenter à l’élection présidentielle qui suivra.  

    Quant à son premier ministre, Manuel VALLS, celui-ci s’affirmera peu de temps après, comme un réactionnaire, un homme de droite prêt à s’allier à l’extrême droite à l’occasion des élections municipales de Barcelone en Espagne.  

    Quel désastre dans les têtes quand ceux, se prétendant à gauche épousent les politiques néolibérales, celles défendues théoriquement par la droite, des politiques injustes socialement et pour une grande part, imposées par une Europe réactionnaire.  

     

    MACRON, en homme providentiel

     

    C’est ainsi que pour l’élection présidentielle de 2017 et loin de tirer les enseignements des dix ans écoulés, est arrivé Emmanuel MACRON ancien ministre de HOLLANDE, celui qui soit-disant par sa jeunesse, allait rénover, révolutionner la politique. 

    Recevant le soutien de personnalités politiques dites « de gauche » comme de droite, celui-ci sera élu Président de la République, au deuxième tour face à Marine LE PEN, avec seulement 43,6% des électeurs inscrits.  

    L’abstention, les votes blancs et nuls avec 34 % représentaient le taux le plus fort enregistré pour ce type d’élection depuis plus de quarante-cinq ans. Ces chiffres alarmants traduisent  la crise de la représentation politique, la défiance des électeurs, surtout des électeurs de gauche.  

     

    Alternance, mais pas alternative

     

    Pur produit des banquiers et des hommes d’affaires, probablement le premier Président de la République Française, aussi influencé par le monde de la grande finance, Emmanuel MACRON, ancien ministre d’un gouvernement soit-disant « de gauche », reprendra à son tour le néfaste relais de son prédécesseur François HOLLANDE pour faire reculer les droits sociaux. 

    Un passage de témoin, parfaitement bien huilé, une nouvelle alternance, avec pour chacun, sa partition vers une trajectoire identique. L’objectif, démanteler les acquis sociaux au nom d’une soit disant « réalité économique », quand on ne l’habille pas de             « démocratie ».

    La contre-réforme engagée sur les retraites symbolise les aspects les plus réactionnaires de la politique MACRON/PHILIPPE. 

    Ce n’est pas seulement un recul de plusieurs décennies qui se prépare avec ces hommes, c’est aussi un énorme recul de civilisation par un appauvrissement du plus grand nombre, une remise en cause frontale des droits élémentaires, le droit à la santé, le droit à l’éducation...

    C’est le sentiment qu’avec la « République en Marche » la république n’est plus la république, que l’autoritarisme et les violences policières deviennent la règle et prennent le pas sur le dialogue. Une violence d’état institutionnalisée, instrumentalisée. 

    En moins de trois années de pouvoir, le taux de popularité d’Emmanuel MACRON est au plus bas, laissant entrevoir comme pour son prédécesseur, une impossibilité de se représenter en 2022. 

    Malgré une répression féroce, la rébellion s’installe dans le pays. La persistance des mouvements sociaux sur les retraites, l’importance des manifestations syndicales et gilets jaunes, démontrent le rejet massif d’une politique, qui crée de l’inégalité et approfondit la fracture sociale. Les électeurs et notamment les électeurs de gauche, ne voient plus la différence entre les politiques de SARKOZY, HOLLANDE ou MACRON.  

     

    Mais cela, malheureusement reste au niveau du constat, ce n’est pas pour autant qu’une perspective émancipatrice, une politique sociale et démocratique vont s’imposer dans le pays. Il y aurait pourtant besoin de faire cesser ce passage de relais politiquement destructeur. 

     

    L’espoir a horreur du vide 

     

    La situation actuelle est grave, elle traduit un énorme affaiblissement idéologique de la gauche, une sorte de bérézina suicidaire et elle vient de loin.  

    Depuis près d’une quarantaine d’années nous avons assisté au spectacle d’un parti socialiste pratiquant tous les renoncements pour ne garder que ce qu’il considérait comme essentiel, « la culture de gouvernement ». Par l’exercice du pouvoir et le libéralisme économique qu’il a épousé, il porte ainsi, une grande responsabilité dans la désespérance sociale et l’absence de perspective crédible a gauche. 

    Le parti communiste s’est avéré quant à lui, dans l’incapacité de surmonter le séisme politique du à l’effondrement  « du socialisme étatique dans le bloc soviétique », un socialisme toujours et intimement lié à l’histoire du Stalinisme. Sa lente marginalisation électorale vient pour une grande part de cet état de fait et de l’insuffisance d’autocritique.

    Il aurait été nécessaire de s’interroger plus que cela n’a été le cas, d’ouvrir en grand les portes à l’autocritique, de comprendre pourquoi la gauche se trouve dans cette impasse ? Pourquoi le parti socialiste a effectué un tel revirement ?

    Pourquoi à l’est, « Staline, Li Ping et Ceausescu ont été possibles[i] ? » 

    L’arrivée au pouvoir de GORBATCHEV et sa PÉRESTROÏKA en URSS, n’a pas été en mesure d’inverser le cours des choses et de réconcilier socialisme et démocratie.

    Pourtant la voie a été ouverte et la disparition du socialisme bureaucratique et autoritaire aurait du permettre de créer les conditions d’une mise en perspective d’un socialisme démocratique. Pourquoi cela ne s’est-il pas réalisé ?

     

    Les décennies 80 et 90 resteront comme celles « de la déroute intellectuelle et morale de la gauche » ou chacun à des degrés divers, PC et PS, ont tenu leur partition. L’union de la gauche n’étant devenue qu’une caricature, un simple outil de préservation électoral des appareils. 

    L’absence d’autocritique réelle à gauche a produit pour une part la situation désespérante d’aujourd’hui, les dérives et la perte de confiance. Les mutations nombreuses de la société ont fait le reste.  

    Il y a une vingtaine d’années face au capitalisme néolibéral, néocolonial, populiste, on espérait construire le socialisme, mais aujourd’hui la thèse du passage « historiquement nécessaire » est rendue floue par l’échec du prétendu « socialisme réel » dans les pays de l’Est. Cet échec historique, ce séisme politique a peu à peu amené les interrogations sur le concept même de socialisme au point que y compris les forces de gauche n’utilisent plus ou peu ce concept. C’est ainsi que nous vivons dans un monde unipolaire, sans perspectives politiques réelles pour changer ce système.

    Qu’avons-nous à gauche comme système à opposer au capitalisme néolibéral si le socialisme n’est plus de mise ? 

    Cette question dépasse de loin le cadre de la seule France ou Europe. C’est une question essentielle pour les gauches dans le monde, car les problèmes actuels pour une bonne part se jouent à l’échelle planétaire.

    Sur tous les continents du monde, des révolutions et insurrections populaires se déroulent, mais ce n’est pas pour autant qu’une perspective émancipatrice s’affirme. A chaque fois elles butent sur des régimes autoritaires, sur la force du capitalisme et ses outils. (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International, Organisation Mondiale du Commerce), sans oublier d’un point de vue militaire l’OTAN.  

    N’y a-t-il pas urgence à développer les coopérations internationales solidaires et à mondialiser une vision sociale commune pour s’opposer au système en place et tenter d’ouvrir de nouvelles perspectives ?  

     

    Les limites de la démocratie représentative

     

    Il n’est pas inutile de rappeler l’importance absolue du suffrage universel, « le bloc de l’Est est mort d’avoir méprisé la démocratie représentative, d’avoir prétendu faire le bonheur des peuples sans eux et malgré eux ». Mais nous connaissons aussi les limites de la démocratie représentative : la délégation de pouvoir. 

    D’où l’importance aujourd’hui d’ouvrir des pistes nouvelles, ou reprendre des idées déjà développées par le passé, comme « la stratégie autogestionnaire[ii], conçue comme une nouvelle citoyenneté, ou les individus et les collectifs de travail ou d’intérêt pourraient jouer un rôle direct dans les processus de la gestion sociale et économique. »

    Nous ne partons pas de rien, en son temps des intellectuels de gauche, à l’image de Félix Damette, et d’autres, ont largement traité le sujet et ouvert les pistes de réflexions. 

     

    Sortir de la confusion politique

     

    Il suffit de regarder pour ces élections municipales, l’extrême confusion politique, la multitude de listes dans des grandes villes, se présentant apolitiques, ou encore le nombre de  regroupements hétéroclites, (droite, gauche, centre, nationalistes), dont l’absence de clarté, de lisibilité reste la principale indication. 

    Tout cela fonctionne d’une volonté de déstabilisation des valeurs et clivages qui pourtant existent, comme la lutte de classe, entre la droite et la gauche. 

    Il est temps à gauche de se ressaisir, de clarifier les enjeux, être porteur d’un projet autour duquel peuvent s’identifier les citoyens qui rêvent d’une autre vie.  

    Il est temps de laisser la « fausse gauche » celle du « renoncement social » et de la confusion, faire la route qu’elle souhaite. La confusion politique, est une impasse démocratique et pire encore, elle est en train d’installer durablement dans le pays les idées d’exclusion, d’ouvrir la porte aux extrêmes droites nationalistes et racistes. 

    Macron a été élu par défaut, en rejet de Le Pen, mais pour combien de temps encore ?

    L’urgence aujourd’hui est à l’action, à l’image des manifestations pour sauver notre régime des retraites, mais il est aussi à la clarté politique.  

     

    Il est grand temps de se préoccuper du futur, d’ouvrir grand la porte à l’autocritique à gauche, de travailler à regrouper, à rassembler juste et clairà refonder une espérance avec une gauche sociale et écologiste. Une gauche ou l’intérêt général deviendra la règle, une gauche forte de ses convictions et en opposition au capitalisme néolibéral. Une gauche dont la solidarité internationale sera le socle de son engagement contre les guerres et autres misères.  

    Si nous travaillons à modifier les rapports de forces politiques, alors l’espoir sera demain au rendez-vous.  

    Il y a urgence à clarifier les débats politiques, car le temps nous est compté. 

    Il y a urgence pour le présent et le futur. 

     

    Jacques Casamarta

     



    [i] Avec le peuple Roumain, motion votée par le bureau de la fédération de la Corse du sud du Parti communiste  le 26 décembre 1989.

    [ii] Une force politique nouvelle, pour faire du neuf à gauche. Plaquette éditée en mars 1992 par ADS (Alternative Démocratie Socialisme.

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  • Commentaires

    1
    Norbert Paganelli
    Mercredi 26 Février à 19:40

    Juste à 100%mon cher Jacques et nous contemplons abasourdis le désastre qui s'annonce...Je suis pessimiste sur l'avenir immédiat car j'ai comme l'impression qu'une lame de fond va nous submerger.

    La seule solution est de tenter de nous rassembler sur de nouvelles bases et avec des femmes et des hommes nouveaux ne parlant pas la langue de bois et disant les choses simplement...En sommes nous encore capables ?

     

    Amicalement

    2
    Pellissier Claude
    Jeudi 27 Février à 01:06
    Merci Jacques de ce texte qui analyse parfaitement l'état des lieux.
    Tu as bien travaillé.
    Merci encore
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