• A Chypre, on a raté la solution « casseur/payeur ». Dommage (Cet article est paru ce matin sur le site RUE89)

    photo 628Benjamin Coriat

    co-président des Economistes Atterrés

    Publié le 27/03/2013 à 11h08

     

     

    Et de quatre. Après la Grèce, l’Irlande et le Portugal, voici Chypre mise sous perfusion du Fonds européen de stabilité financière et de la Troïka (Commission européenne, BCE et FMI). Cette nouvelle crise d’un pays de la zone euro mérite qu’on s’y attache et ce, pour plusieurs puissantes raisons.

    D’abord parce qu’elle indique bien que, contrairement à ce que l’on nous assène, finalement rien n’est réglé. La crise chypriote vient le rappeler : la zone euro est toujours sujette à des fractures.

    Ensuite parce que, si cette crise entretient certaines similitudes avec d’autres manifestations de la crise financière en Europe (la crise irlandaise notamment), elle possède ses propres spécificités. Chypre s’étant construite comme un véritable paradis fiscal, une lessiveuse de l’argent sale venu de Russie tout spécialement, la crise – comme sa résolution – ne pouvait qu’y revêtir des formes particulières.

    Enfin parce que, et sans doute est-ce là l’essentiel, l’Union européenne et la Troïka se sont lancées à l’occasion de cette crise dans une série d’innovations : les premières fort malheureuses (et pour tout dire catastrophiques) consistant à rincer les petits déposants, les secondes plus intéressantes, mais désormais non assumées et vécues comme « honteuses ».

    Attente devant un distributeur automatique à Nicosie, le 22 mars 2013 (Petros Karadjias/AP/SIPA)

     

    Une crise annoncée

    Mais commençons par le commencement. Et le commencement, c’est l’explosion de la crise. Crise annoncée d’un système bancaire hypertrophié et miné par l’argent noir venu de Russie.

    On ne reviendra pas ici sur ce qui a déjà été décrit en détail : un secteur bancaire grand comme huit fois le PIB de l’île, dopé par une fiscalité taillée sur mesure (8,5% d’impôt sur les sociétés), qui ont nourri – ici comme en Espagne et en Irlande – une immense bulle hypothécaire.

    Si l’on ajoute à cela que, attirées par les hauts taux d’intérêt servis par la Grèce, les banques chypriotes se sont nourries aux emprunts de la dette souveraine grecque, on comprendra que la restructuration de la dette grecque intervenue en 2012 a été spécialement meurtrière pour les banques chypriotes, qui y auraient laissé quelque 4,5 milliards d’euros de pertes.

    Finalement, ce qui devait arriver arriva. Et explosa à Chypre une immense crise bancaire.

    18 mars : faire payer les épargnants

    « Un sauvetage exceptionnel pour un centre financier offshore », titrentles Echos au lendemain de la nuit de négociations du 17 mars, qui a accouché du premier plan proposé par la Troïka. Exceptionnel, le plan proposé l’est en effet à plus d’un titre. Rappelons d’abord les données du problème. Chypre évalue ses besoins à quelque 17 milliards d’euros, nécessaires pour recapitaliser son secteur bancaire et faire face à ses dépenses.

    Comme le FMI exige qu’en aucun cas le prêt consenti ne dépasse 10 milliards d’euros, Chypre doit trouver sur ses ressources propres 5 à 6 milliards d’euros. C’est pour mobiliser cette somme que les négociateurs chypriotes et la Troïka vont inventer une solution radicalement innovante : faire payer les épargnants !

    La proposition qui émanera des négociateurs au matin du 18 mars est de se servir sur les épargnants en prélevant sur les comptes (tous les comptes, y compris ceux des banques qui n’ont pas de problèmes de paiement) de moins de 100 000 euros une taxe de 6,9%, et sur ceux de plus de 100 000 euros une taxe à peine supérieure, de 9,9%.

    La bourde est sans limites. D’abord parce que la taxation des dépôts sous 100 000 euros contrevient à un engagement fondamental du système bancaire de la zone euro de garantir les dépôts, zone euro à laquelle, faut-il le rappeler, Chypre appartient !

    C’est pourtant illégal en Europe

    Du coup, plus aucun épargnant européen ne peut dans ces conditions se considérer comme protégé et faire confiance aux engagements supposés garantir ses dépôts.

    Plus profondément, cette « solution » est parfaitement originale et, disons-le, scandaleuse. Elle s’en prend aux déposants avant même de concerner les actionnaires. Messieurs les actionnaires, gavez-vous : tel est le mot d’ordre lancé par la Troïka. Si la banque a besoin d’être recapitalisée, les déposants y pourvoiront.

    La Troïka aura beau dire, après avoir réalisé l’ampleur de sa bourde, qu’il s’agissait là d’une proposition du président chypriote à laquelle elle s’est ralliée, ou encore que les dépôts (notamment ceux des non-résidents russes) constituent l’essentiel des ressources de l’île, ou encore qu’il s’agit d’argent souvent sale, aucun argument n’est recevable.

    Proposition chypriote ? Nul ne le saura jamais. Et, même si c’était le cas, la Troïka, qui comprend des représentants de l’UE et de la BCE, aurait dû dire « niet ». Cela est illégal en Europe. Et nous sommes là pour faire respecter la loi. Elle ne le fit pas. Manquant à ses devoirs les plus élémentaires et distillant du coup une méfiance justifiée sur sa capacité à tenir ses engagements.

    L’argument de l’argent noir ne vaut pas mieux

    Il est sans doute vrai pour une partie des hauts déposants (au-dessus de 100 000 euros), mais l’argument ne vaut pas pour les petits. On peut aussi ajouter que l’Islande, elle, a su résoudre ce problème.

    En divisant son secteur bancaire en deux : elle a protégé les épargnants locaux et spolié les déposants étrangers venus chercher de hautes rémunérations, et qui du coup ont dû subir des pertes après avoir enregistré de forts gains.

    Bref la Troïka, en proposant ou endossant l’idée de piller les comptes des petits épargnants, s’est discréditée. Heureusement, elle fut tirée de ce mauvais pas. Le parlement chypriote en effet à l’unanimité rejette la proposition de la Troïka. Preuve une nouvelle fois, de l’importance des contrôles démocratiques.

    Sans le Parlement, sans la mise en œuvre de la démocratie, les eurocrates nous auraient plongés dans un abîme de sottise. Créant des précédents qui menaçaient la confiance la plus élémentaire sur laquelle un système bancaire est bâti.

    25 mars : les actionnaires doivent payer

    Il fallut donc tout reprendre. Imaginer d’autres solutions. Celles finalement adoptées sont d’une importance capitale. En effet, le plan du 25 mars est profondément original. Surtout, venant de la Troïka, il procède d’une philosophie nouvelle, très différente de celles qui ont présidé aux plans précédents.

    Première nouveauté : la crise chypriote est traitée comme une crise bancaire. C’est donc sur le système bancaire que les mesures vont se concentrer. Deuxième idée : en bonne logique, s’agissant d’une crise de paiements interbancaires, ce sont d’abord les actionnaires et les créanciers de la banque qui devront payer.

    Ces propositions paraissent aller de soi. Et il y a beau temps qu’elles auraient dû s’appliquer. Mais ce sont précisément celles que l’EU et la Troïka se sont longtemps refusé à mettre en œuvre.

    En Irlande, pour commencer. Là, la Troïka a pesé de tout son poids pour faire endosser par l’Etat (et donc les contribuables) quelque 65 milliards de créances interbancaires privées. Ce qui, du jour au lendemain, ou presque, a fait passer la dette publique irlandaise de 30% à 120% du PIB… et plongé l’Irlande dans trois années de récession.

    La solution « à l’irlandaise » écartée

    Cette fois, la solution « à l’irlandaise » écartée, on se concentre sur le problème bancaire lui-même. De là le plan proposé : mise en faillite de l’une des deux grandes banques (Laïki), la plus mal en point, à partir de la création d’une « bad bank », où seront concentrés les actifs douteux et insolvables, et en protégeant les comptes de moins de 100 000 euros transférés dans l’autre grande banque, (Bank of Cyprus), qui récupère aussi les prêts et les dettes de 9 milliards qui avaient été avancés par la BCE.

    Enfin, taxation forte des dépôts de plus de 100 000 euros (on parle de 30%). On espère trouver là les 5 milliards d’euros recherchés, qui constituent toujours une condition posée par le FMI et endossée par la Troïka pour débloquer les 10 milliards nécessaires.

    Ce plan peut bien sûr être critiqué. Les Chypriotes ont tenté, en vain, de faire valoir une autre solution. Les 5 milliards recherchés auraient été obtenus à partir d’un grand fonds, comprenant notamment les actifs gaziers de l’île et des actifs apportés par l’Eglise orthodoxe, mais au moins le plan proposé le 25 mars a-t-il sa logique.

    Le point central est que, pour la première fois, il introduit une philosophie claire – et défendable. Désormais en cas de pertes bancaires, seront atteints dans l’ordre : les actionnaires, les créanciers juniors (les moins garantis), puis les créanciers seniors (prioritaires), et enfin les déposants non garantis (au-delà de 100 000 euros).

    Nouveau modèle de sauvetage des banques

    Le lien dettes privées/dette publique est sinon coupé, du moins distendu. Un filet de sécurité est introduit : les actionnaires et les créanciers sont logiquement d’abord mis à contribution (après avoir bénéficié des largesses de la banque en période faste), avant qu’on en vienne aux déposants et le cas échéant aux contribuables.

    C’est un véritable « nouveau modèle » de « sauvetage des banques » qui est ainsi promu par la Troïka, après que celle-ci ait scandaleusement imposé partout (Irlande, Grèce, Portugal…) un modèle qui fait payer aux citoyens les frasques de la finance privée en convertissant tout ou partie de la dette bancaire privée en dette publique.

    Fort et fier de cette avancée, Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, s’est cru autorisé à communiquer, annonçant que le plan chypriote constituait « le nouveau modèle de sauvetage des banques de la Troïka », qui désormais « s’appliquerait » là où on ferait appel à l’Eurogroupe.

    Que n’a-t-il dit ? Quoi, le secteur bancaire serait désormais tenu pour responsable de ses frasques et de ses pertes ? Le jeu ne serait plus « Pile je gagne, face tu perds » ? Branle-bas de combat. Les Bourses chutent. L’euro se déprécie. La BCE (en France via Benoît Coeuré, membre français du directoire de la BCE) rétropédale dans un entretien repris par les Echos.

    L’UE débarque, et se dévoile

    La solution à la crise chypriote est une solution spécifique apportée à une crise spécifique. Chaque crise appelle des solutions différentes, martèle-t-on. Le nouvel « élément de langage » est repris par Mr Jeroen Dijsselbloem lui-même dans un communiqué de son secrétariat. La finance peut respirer. La fin de la récréation n’est pas près d’être sifflée.

    Bien que nous ne soyons qu’au milieu du gué, la crise chypriote est – déjà – riche d’enseignements. D’abord, il faut féliciter l’UE et la Troïka pour avoir été les derniers en Europe à découvrir que Chypre était un paradis fiscal. Que sa banque était surdimensionnée. Et ce après l’avoir accueillie dans la zone euro en 2008.

    Avec des « gardiens » de cet acabit, les citoyens de la zone euro peuvent dormir sur leurs deux oreilles. L’UE vieille. A propos, signalons à l’UE qu’il y a d’autres paradis fiscaux dans la zone euro : à commencer par le Luxembourg ; des fois que l’UE ne le saurait pas, ou préfèrera-t-elle là encore attendre une crise pour le découvrir ?

    Il faut féliciter la Troïka et l’UE pour un autre motif encore : avoir annoncé, en proposant un prélèvement sur les dépôts de moins de 100 000 euros, qu’elle n’était pas tenue par ses propres lois et engagements vis-à-vis des citoyens. Ses dénégations ultérieures n’y changeront rien. Les dégâts sont faits.

    Cette pantalonnade en dit plus que de longs discours

    Quant à la solution aujourd’hui imposée à Chypre, si elle n’est sans doute pas la meilleure, au moins avait-elle l’avantage de contribuer à mettre en place une doctrine « casseur/payeur » qui, s’appliquant à la finance, était nouvelle. Elle était de surcroît susceptible de contribuer à réfréner l’avidité des financiers. Mais, après avoir fait quelques pas dans cette direction, la Troïka et la BCE ont vite fait machine arrière.

    Ces volte-face sont terriblement inquiétantes. A l’heure où l’UE s’engage dans son Union bancaire, à l’heure où en France la loi Moscovici sur la « réforme bancaire » est sur le point d’être votée, cette pantalonnade en dit plus que de longs discours.

    Pas plus l’UE avec sa loi que la France avec la sienne n’entendent s’engager et engager les banques dans les responsabilités qui devraient être les leurs. Avec la crise chypriote, les faits ont parlé. Ils valent bien plus que tous les discours. IIs sont explicites. Et ils sont très inquiétants.

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  • sarko_stockholm_modifié-1A  Bruxelles, Nicolas Sarkozy  remet aujourd’hui  la Légion d'honneur au ministre belge des affaires étrangères Didier Reynders qui lui avait remis la médaille de commandeur de l’ordre de Léopold en 2004. Aucun média français n'a été convié à la cérémonie qui se déroulera au Palais d'Egmont. L'ex-président de la République, tout en jouant les prolongations de son quinquennat, veut éviter d'être interpellé  sur ses récentes péripéties judiciaires. Est-ce qu’un journaliste belge tentera une question ? Peu probable puisque seul un discours sera prononcé par Sarkozy avant de déjeuner avec le ministre belge décoré puis de rencontrer le président de la commission européenne. "Une rencontre de courtoisie, prévue de longue date", indique une porte-parole de José Manuel Barroso. Une entrevue avec Herman Van Rompuy figure également à l'agenda. "Un tête-à-tête, strictement privé", commente l'entourage du président du Conseil européen. On comprend encore mieux la colère de Sarkozy qui  a été mis en examen au moment où il amorce la deuxième phase de son retour, la première étant d’avoir étouffé dans l’œuf les ambitions de Copé et Fillon.

    Qui est l’impétrant ? M. Reynders, ancien président du Mouvement réformateur (cartel de droite et de centre-droite) et actuel vice-premier ministre du gouvernement fédéral belge, s’honore d’être un vieil ami de Sarkozy. Voilà donc un nouvel ami décoré à la fin de 2011 et qui a demandé d’être épinglé  par l'ancien président.  Parallèlement à sa carrière politique, cet ami exerce plusieurs mandats dans le monde des affaires. De 1992 à 1999, il préside le conseil d'administration de la banque SEFB (Record Bank aujourd'hui). Il fut aussi administrateur du centre de coordination du groupe Carmeuse et de la Compagnie_des_wagons-lits.   Il a été ministre des finances et vice-premier ministre. Le 6 décembre 2011, il devient Ministre fédéral des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et des Affaires européennes dans le gouvernement Di Rupo. Il lui a été reproché d'avoir rencontré officiellement le prince saoudien Nayef bin Sultan Al Shaalan, condamné pour trafic de stupéfiant. Interrogé sur l’exil fiscal de Gérard Depardieu en Belgique et l’impôt sur les grandes fortunes, il a déclaré : « Que la France fasse la publicité du régime fiscal belge ne me dérange pas. Si d'autres Français veulent venir en Belgique, je n'y suis pas du tout opposé… La Suède a fait marche arrière sur l'impôt sur les grandes fortunes le jour où le patron d'Ikea a décidé de quitter le pays et que bien d'autres l'avaient précédé ». C’est un ultralibéral pour qui la France doit se plier à la politique européenne ultralibérale dont il est l’un des artisans.

    Le 15 novembre 2004, Nicolas SARKOZY avait reçu des mains de Didier REYNDERS (à l’époque ministre des finances) les insignes de Commandeur de l’Ordre de Léopold, « pour services rendus. » Serait-ce un échange de médailles ? Quel service a rendu Sarkozy à la Belgique en tant que ministre des finances, de l’économie et de l’industrie, lui-même ? La remise s’était faite devant un parterre de personnalités du monde politique, dont plusieurs Ministres, et des milieux d’affaires, comme Albert Frère et Gérard Mestrallet, le PDG du Groupe Suez, ou encore Guy Quaden, le Gouverneur de la Banque Nationale. Ensuite les deux ministres des finances s’étaient rendus au Conseil des Ministres européens de l’Economie et des Finances.

    Quel service Reynders a-t-il rendu à la France ? Peut-être celui d’avoir décoré Sarkozy en 2004?

    Battone

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  • toreadormélenchonAttaques cinglantes contre la justice, appels à la démission du préfet de police, du ministre de l'Intérieur, soutiens implicites aux éléments les plus radicaux présents dans la manifestation contre le mariage gay… la droite sarkozyste s'est  lancée dans une stratégie de surenchère qui recueille la bienveillance de la plupart des médias comme si Sarkozy était encore président de la république. Ce sont les mêmes médias qui sautent sur le poil de Jean-Luc Mélenchon et de tous ceux qui sont classés à l’extrême-gauche (comme si une Gauche existait encore en France avec le Parti social-démocrate qu’est devenu le PS) dès que les rédactions pensent pouvoir casser les leaders. Lorsque des dirigeants du Parti de gauche, dans leur congrès, parlent des 17 salopards qui ont voulu imposer à Chypre une taxe sur les dépôts bancaires sans épargner les petits revenus et que parmi ces salopards il y a notre ministre des Finance, les journalistes demandent à Jean-Luc Mélenchon de s’expliquer sur le terme de salopard employé par François Delapierre et sur la description qu’il a faite lui-même de Moscovici. Aucune question n’est posée sur les propositions portées par Jean-Luc Mélenchon sur le congrès et son contenu politique. Aucun compte rendu de ce congrès n’est fait en dehors des « mots » qui choquent et qui en définitive sont nécessaires pour se faire entendre. Il faut piéger les rédactions pour avoir la parole. Elles dévoilent alors pour qui et contre qui elles roulent. L’objectivité n’est pas la qualité la plus partagée par certains journalistes qui ont surtout le souci de préserver leurs postes et leurs revenus. Et puis il y a les mercenaires dont la mission est de démolir les personnalités du Front de gauche. Ce sont tous ces journalistes-ventouses qui servent le système dont ils sont issus. Ils forment la caste préférant banaliser le Front national et diaboliser le Front de gauche que donner une information impartiale.

    Que ces journalistes et la droite jouent ce jeu, il n’y a rien de surprenant mais que François Hollande se mêle à la controverse en restant au premier degré des «invectives » relevées, cela montre son autisme politique. Des "visiteurs du week-end" auraient ainsi entendu et raconté au Canard enchaîné les propos du Chef de l’état : « Mélenchon ne se contrôle plus. Ce qu'il a dit sur Moscovici est scandaleux. Il ne faut rien laisser passer à ses insultes. C'est un homme exalté qui s'est laissé prendre par l'exaltation de la campagne présidentielle et qui a tout perdu aux législatives. Il a un ego totalement exacerbé. Il joue la provoc pour se remettre au milieu du jeu”. Jean-Marc Ayrault serait allé plus loin et aurait demandé au patron du PS de ne rien laisser passer avec cet argument : « Le discours de Mélenchon, c'est du Déat et du Doriot réunis. Mélenchon parle comme Le Pen. Il excite tout le monde, c'est dangereux”. Harlem Désir a ainsi vu chez Jean-Luc Mélenchon  "des thèmes et une rhétorique de l'extrême droite des années 30". Manuel Valls a fait du Jean-Marc Ayrault dans le texte le 25 mars sur RTL : « Les propos de Jean-Luc Mélenchon participent de cela. Ils sont inacceptables. Il ne sert à rien de courir derrière l'extrême droite dans son langage”. C’est Valls qui ose dire cela, alors que lui-même ne court pas uniquement dans le langage après l’Ump qui court après le FN.

    Le Chef de l’Etat et les socialistes ont servi du pain béni à des médias qui n’en attendaient pas autant. Dans leurs réactions disproportionnées, on peut voir une déclaration de guerre politique mais on ne trouve aucune ouverture sur une politique résolument à gauche. Que l’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas Mélenchon qui est à abattre mais les idées qu’il porte haut et fort chaque fois qu’il arrache des interviewes en semant quelques appâts verbaux. Ce sont ces attaques à mots armés qui lui permettent de parler des Chypriotes, du système capitaliste mondial, du chômage, de la montée du Front national…etc. 

     

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  • gauche-dryDeux mille agents vont être recrutés à Pôle emploi d'ici au mois de septembre pour renforcer l'accueil et l'accompagnement des demandeurs d'emploi. C’est l’annonce faite hier par Jean-Marc Ayrault. "Ces 2.000 emplois vont servir à changer en quelque sorte les règles du jeu pour les personnes les plus éloignées de l'emploi, celles qui ont le plus de difficultés à repartir", a-t-il déclaré lors de son déplacement en Seine-Saint-Denis. Ces recrutements en CDI financés par l’Etat et des économies au sein de Pôle emploi s'ajouteront donc aux 2.000 CDI annoncés en juillet et à un redéploiement des effectifs. Au total, 35.000 agents seront  chargés d'accueillir les demandeurs d'emplois contre 29.000 à la fin du quinquennat de Sarkozy.

    Il aura donc fallu que des chômeurs en fin de droits aient tenté de s'immoler depuis le début de l'année en France et que l’un d’eux ait succombé à Nantes pour faire bouger le gouvernement. Il fallait effacer la piètre prestation du Ministre du Travail Michel Sapin qui, devant ce drame, avait fait le déplacement pour décliner toute responsabilité, le seul coupable étant la victime. Toutefois ces efforts pourraient s’avérer insuffisants si le chômage continue à progresser. Jean-Marc Ayrault a beau  dire que 15.000 emplois d'avenir auront été créés fin mars, ce chiffre est largement en deçà de l'objectif des 100.000 d’ici la fin de l’année.

    François Hollande maintient de son côté que sa promesse d'inverser la courbe du chômage d'ici fin 2013 sera tenue si une "mobilisation générale" intervient autour de ses réformes, comme les emplois d'avenir, le contrat de génération, le crédit d'impôt pour la compétitivité ou la refonte du marché du travail. Pourtant, avec une croissance attendue à 0,1% et sans autre mesure,  il s’agirait d’un vœu pieux  aux yeux des économistes.  A son plus haut niveau depuis 1999, le chômage en France a signé son vingt-deuxième mois de hausse consécutive. Le nombre de chômeurs inscrits en catégorie A (ceux qui n'ont pas travaillé) a augmenté de 18.400 le mois dernier en France métropolitaine (+0,6%) pour atteindre 3.187.700, proche du record de 3.195.500. Sur un an, la hausse est de 10,8%. En tenant compte des personnes exerçant une activité réduite (catégories B et C), le nombre de demandeurs d'emploi a progressé de 0,6% le mois dernier, soit 26.500 personnes, pour atteindre 4.706.700, soit une augmentation de 9,8% sur un an. En incluant l'Outre-mer, il atteint 4.997.600 personnes, proche du chiffre symbolique de 5 millions.

    Les incantations n’ont jamais résolu les problèmes sociaux et économiques. Tant que la France suivra une politique d’austérité voulu par  la Troïka avec son euro fort, elle s’enfoncera dans la récession. Ce n’est pas avec un ministre des finances qui s’est associé et a associé la France au traquenard tendu aux Chypriotes que la politique européenne de la France changera. Son maintien ne peut que démontrer l’obstination de Hollande à rester sous la domination de la Chancelière allemande et de la Troïka.

    Aujourd’hui,  Pierre MOSCOVICI, ministre de l’Economie et des Finances, et Marylise LEBRANCHU, ministre de la Réforme de l'État, de la Décentralisation et de la Fonction publique, sont  à Stockholm à l’occasion d’un déplacement centré sur des réunions de travail et des partages d'expériences concernant les réformes administratives menées dans les deux pays.

    En partant du constat que la France est dans la situation de la Suède en 1990, nos dirigeants vont-ils succomber au mythe du modèle suédois après celui du modèle allemand ? Le gouvernement suédois a mis en place trois séries de réformes structurelles qui ont ouvert la voie à une croissance économique soutenue dès la fin des années 1990 et dans les années 2000 : réduction drastique des dépenses de l’Etat, gel des retraites si la croissance n’est pas là, réforme fiscale avec baisse des impôts, limitation des augmentations de salaires, déréglementations,  mise en œuvre des directives européennes du marché intérieur, pas de salaire minimum légal, pas d’impôt sur les héritages et les donations, pas d’heures légales d’ouverture des magasins, pas de taxe sur les transactions financières… Les réformes ont été faites sans débordements rhétoriques par le gouvernement de centre-gauche du premier ministre Göran Persson. Le modèle suédois, c’est la privatisation du secteur public et la diminution du nombre des fonctionnaires. Les effectifs dans le secteur public sont ainsi passés de 1,7 million employés dans les années 1990 à environ 1,3 million aujourd'hui (400.000 emplois supprimés dans la fonction public soit le quart). C’est aussi taxer beaucoup moins les revenus du capital que ceux du travail pour éviter, la fuite des capitaux et favoriser l’épargne.

    Renforcer le personnel de Pôle emploi pour accueillir les chômeurs dont les dossiers sont actuellement traités par téléphone c’est bien. Toutefois c’est s’occuper des conséquences du chômage et pas de ses causes. C’est un peu comme si on augmentait le nombre des soignants pour une épidémie sans prévoir de vacciner la population pour évider la contagion. Aller chercher des solutions chez les Suédois, c’est vouloir poursuivre la politique ultralibérale sous le couvert d’une étiquette de gauche qui constitue une tromperie électorale. C’est vendre du cheval pour du bœuf en prenant les électeurs de gauche pour des ânes. Ils ne veulent pas d’une gauche canada-dry. Ils ne veulent pas qu’on leur serve de la mauvaise cuisine politicienne d’un Centre-gauche plus proche de la Droite que de la Gauche.

    Hollande et Ayrault donnent l’impression qu’ils ont mal analysé les réponses électorales qu’ils vont subir. Ce n’est pas en faisant un tout petit peu mieux que Sarkozy sur le plan social qu’ils resteront au pouvoir. Ce serait trop facile. Ils n’ont pas compris que, après le quinquennat d’un Sarkozy succédant à un Chirac, les promesses électorales doivent être tenues et ne peuvent rester des incantations. Ils n’ont pas compris que les électeurs de gauche ont une exigence de probité et l’affaire Cahuzac est grave car elle reproduit un comportement déjà critiqué chez les politiciens de droite. Le temps politique s’accélère… bientôt un an déjà ! La ligne rouge va être franchie si les voix du Front de gauche continuent à être étouffées pour le plus grand bien du Front national et des Sarkozystes.

    Pidone

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  • sarkozy_palaisToutes les attaques convergent sur le juge Jean-Michel Gentil alors qu’il instruit l’affaire Bettencourt avec deux autres magistrats Cécile Romonatxo et Valérie Noël. Nicolas Sarkozy a utilisé Facebook pour commenter sa mise en examen en écrivant sur son statut. L'ex-président a ainsi juré n'avoir pas «trahi les devoirs de (sa) charge», dénonçant une «mise en examen injuste et infondée». Il assure que la vérité «finira par triompher». Un message court, 135 mots, dans lequel il remercie «du fond du cœur tous ceux qui ont tenu à (lui) témoigner de leur confiance».

    L'ancien chef de l'Etat a fait savoir qu'il déposerait un recours contre cette décision"injuste"."C'est parce que j'ai confiance dans l'institution judiciaire que j'utiliserai les voies de droit qui sont ouvertes à tout citoyen",a-t-il écrit en réclamant "une justice impartiale et sereine". Son avocat, Thierry Herzog, avait déjà fait connaître sa demander en annulation de la mise en examen. Cette avocat veut démontrer que le juge règle des comptes politiques en ressortant 'une "tribune politique" dans laquelle le magistrat s’insurge contre des mesures de "Nicolas Sarkozy et celle[s] de son prédécesseur", en "les accusant de vouloir protéger les corrompus'".

    L’entourage de Sarkozy est rapidement monté aux créneaux pour mettre en cause l’impartialité du Juge d’instruction (oublient les deux autres magistrats) dans le but d’obtenir son dessaisissement. Celui qui est allé le plus loin dans l’attaque est l’ancien conseiller devenu député Guaino. Il a même persisté dans ce qui constituerait un outrage à magistrat auquel il devra répondre devant un tribunal.

    Une loi du 5 mars 2007permet de demander au juge d'instruction de revenir sur sa décision, dans les six mois après la mise en examen. C'est la chambre de l'instruction qui arbitre les contentieux de l'instruction. Composée de trois magistrats, elle constitue l'unique juridiction d'instruction du second degré, et est donc la seule à pouvoir statuer et décider d'annuler la mise en examen.

    L’avocat, pour déclencher la procédure d’annulation, doit formuler une requête en annulation motivée, devant la chambre de l'instruction de Bordeaux. Les motifs peuvent porter sur la forme ou le fond de la mise en examen.

    Sarkozy est passé du statut de témoin assisté – des indices laissent croire que la personne a participé à une infraction mais la preuve n’est pas apportée –, au statut de mis en examen – des indices "graves et concordants" appuient les soupçons des juges et son intime conviction.

    Nicolas Sarkozy s'est-il rendu à plusieurs reprises chez les Bettencourt en 2OO7 ? Y a-t-il rencontré Liliane Bettencourt, et non seulement son époux ? A-t-il bénéficié de remises d'argent entre le gestionnaire de fortune de la milliardaire, Patrice de Maistre et le trésorier de sa campagne présidentielle de 2007, Eric Woerth, tous deux poursuivis ? Ce sont les questions qui se posent.

    Lorsque Sarkozy dit à ses « amis de Facebook » qu’il n’a jamais failli à sa charge de Président de la république, il faut rappeler que les accusations portent sur des faits antérieurs à son élection et qui pourraient en outre constituer un financement illégal de sa campagne de 2007, faits prescrits. L’immunité du président de la république pendant cinq ans le met à l’abri des délits dont la prescription intervient au bout de 3 ans. Quant à savoir s’il n’a pas failli à sa charge, il faut rappeler le bouclier fiscal dont la principale bénéficiaire aura été Liliane Béttencourt. Donc si sa mise en examen pour abus de faiblesse se traduisait par une condamnation ou simplement la révélation des remises d’argent, l’affaire prendrait une autre tournure. Par ailleurs, les médias ont révélé que Sarkozy aurait tout fait pour entraver l’action judiciaire à son encontre et, si cela s’avère, il aurait encore failli à sa charge.

    Nous espérons que la Justice qui a retrouvé son indépendance révélera toute la vérité sur toutes les affaires mettant en cause la classe politique quelle que soit la couleur politique des imposteurs.

    Fucone

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  • humaindabord

    Antisémite, stalinien, populiste… dans la  « lignée des Laval, Doriot, Deat, leaders de gauche devenus populistes antisémites ! Nous ne citerons pas tous ceux qui ont fait de la surenchère après les propos de Jean-Luc Mélenchon sur Moscovici. Qu’est-ce qui a pu déclencher ce déluge verbal. Quelques phrases prononcées lors du congrès du Parti de gauche qui vient de se tenir à Bordeaux.

    François Delapierre à d’abord fustigé les salopards qui ont tendu un  traquenard aux Chypriotes et dont fait partie le ministre des finances français que, ensuite, Jean-luc Mélenchon a qualifié de "Petit intelligent qui a fait l’ENA, qui ne pense pas en Français, qui pense finance internationale !"

    Cette colère est pourtant saine et justifiée lorsque l’on sait ce que l’on veut imposer à tous les Chypriotes et lorsque l’on s’intéresse à l’action de Moscovici au sein du gouvernement. Par contre, on ne trouve aucun propos antisémite dans tout ce qui a été dit. Sous prétexte que Monsieur Moscovici est de confession juive, il ne faudrait donc pas le critiquer. La seule attaque qui est faite sur sa personne est en relation avec sa formation d’énarque, c’est-à-dire de politicien sorti du même moule que tant d’autres qui font des carrières à droite ou à gauche mais défendent tous les mêmes intérêts.

    Moscovici n’a pas été  la seule cible des congressistes.  « Hollande a tout lâché, il a tout faux. Il a peur. » a dit Jean-Luc Mélenchon. Finalement dans les rangs de la majorité PS et EELV certains se comportent comme la garde prétorienne de Sarkozy. Ils vont même jusqu’à exiger des excuses de la part de Jean-Luc Mélenchon. Mélenchon ne fait pas dans l’antisémitisme alors que ses détracteurs socialistes et écologistes font dans l’anti-Mélenchon primaire comme ceux de droite.

    Traité Jean-Luc Mélenchon d’antisémite et de populiste est indigne d’hommes politiques de gauche. Ils se comportent comme des Guéant, Guaino, Balkany et autres sarkozystes. A croire qu’ils leur ressemblent et partagent avec eux de nombreux points communs.

    Pendant ce temps, le Front national progresse. Alors qu’Hollande et son entourage ne se fassent pas d’illusion : le vote utile, c’est du passé. On ne va pas faire, à chaque élection le même coup. Si le torchon brûle entre la majorité et le Front de gauche, c’est qu’Hollande n’a tenu aucun compte des voix qui se sont portées sur lui au deuxième tour. L’affaire chypriote est grave car elle montre jusqu’où peut se laisser entraîner notre nouveau président partenaire soumis de la Troïka. Ce n’est pas en annonçant des mesurettes sociales que l’on fera avaler des couleuvres aux électeurs du Front de gauche et à ceux qui rejoignent ses convictions résolument de gauche.

    Les élections à venir s’annoncent difficiles pour la majorité actuelle. Ce n’est pas les affaires judiciaires de Sarkozy qui vont déterminer les succès électoraux. Qu’Hollande se souvienne de Jospin et Chirac. Le vote utile ne profitera qu’à la droite qui ensuite trouvera des arrangements avec le Front national devenu incontournable. Les citoyens porteurs des idéaux de gauche ne sont pas des gogos manipulables par des socio-libéraux devenus des adversaires politiques.

    Hollande et son gouvernement ont mis en marche la machine à perdre les futures élections. Se faire élire sur des promesses non tenues relève de l’imposture politique. Permettre à la droite de revenir au pouvoir en ayant pratiqué la même politique que l’UMP est une compromission inadmissible. Faire en sorte que le Front national devienne une force politique incontournable est une responsabilité grave de conséquences pour la démocratie.  

    Battone.

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  • La Corse a inspiré des auteurs célèbres qui ont écrit sur l’île et ses habitants. Nous avons choisi quelques extraits et, en dernier lieu, un texte de Pierre Bonardi sur l’hospitalité.  Cette hospitalité vous pourrait la découvrir en Corse mais aussi au stand de la collectivité territoriale corse du Salon du Livre, porte de Versailles à Paris.

    Vous y rencontrerez des auteurs corses contemporains et leurs éditeurs à l’emplacement T14. Nous vous recommandons les auteurs de l’association Corsicapolar.

    À partir du XIXe siècle, la Corse s'enfonce dans la misère. L'euphorie de l'industrialisation ne l'a pas effleurée. Alphonse Daudet (1840-1897), comme bien d'autres, constate ce décalage entre l'île et le continent... une île " en pleine misère italienne " selon l’auteur des lettres de mon moulin.

    La côte corse, un soir de novembre. -Nous abordons sous la grande pluie dans un pays complètement désert. Des charbonniers lucquois nous font une place à leur feu ; puis un berger indigène, une espèce de sauvage tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la polenta dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue par la pluie et le vent. Une petite lampe -le caleil provençal - ouvre un Âœil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait avec des morceaux de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.
    La polenta est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût moisi ; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en pleine pluie. Le bruccio (traduire en corse brocciu) national vient après, avec son goût sauvage qui fait rêver de chèvres vagabondes... Nous sommes ici en pleine misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie si facile ! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le toit, c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil ? >>

    L'île de Corse a, d'une manière assez exacte, la forme d'un poisson qui aurait la queue tournée vers le nord. Une chaîne de hautes montagnes vertes en bas, neigeuses au sommet, la traverse du nord au sud, du Cap corse au détroit de Bonifacio, comme une épine dorsale gigantesque, d'où s'échappent, ainsi que des arêtes, mille petites chaînes, ramifications infinies qui vont, s'abaissant par degrés, baigner leurs derniers coteaux dans deux océans : la mer italienne et la mer espagnole.

    Pour Pierre-Alexis Ponson du Terrail, en Corse, la notion d'appartenance est d'abord liée au village. Là sont les racines. D'un village à l'autre, d'une vallée à l'autre, d'une région à l'autre, et à plus forte raison d'une ville à l'autre, la différence est ressentie à l'extrême.

    Au nord s'allonge une langue de terre couverte de vignobles, d'orangers et d'oliviers : c'est le Cap corse. Au nord-ouest s'étend une succession de riches et vertes plaines bien cultivées, fertiles, semées çà et là de villages blancs et coquets, c'est la Balagne. À l'ouest, une contrée montagneuse expose au soleil méridional ses maquis vert sombre, ses forêts chevelues et vierges, ses villages à maisons crénelées, à physionomie guerrière : ce sont les arrondissements d'Ajaccio et de Sartène, les deux cantons belliqueux de la Corse, la véritable Corse vindicative et sauvage, patriarcale et superstitieuse, religieuse et martiale. Au sud, une plaine de quelques lieues carrées, semée d'étangs malsains, de fiévreux marécages et dominée par un rocher qui supporte une ville et surplombe la mer avec une hardiesse si folle, si téméraire, qu'il semble à chaque instant que roc et ville vont s'abîmer et disparaître sous le flot qui les ronge et les fascine depuis le commencement du monde. Cette ville est Bonifacio. À l'est, entre la chaîne épinière des montagnes et la mer d'Italie, se déroulent et s'allongent des plaines immenses, fertiles comme celles du Brésil, désertes comme elles, incultes malgré leur luxuriante végétation et sillonnées à peine par de rares troupeaux de brebis noires et de pâles et hâves bergers qui tremblent de cette fièvre terrible qui règne en sombre despote sur le littoral du levant depuis Porto-Vecchio jusqu'à Aleria. C'est la côte orientale, la plus belle partie, la plus inexplorée peut-être de toute l'île.

    À l'extrémité de la côte orientale, au milieu d'une plaine non moins fertile, non moins belle, mais plus saine, on trouve la plus importante, la plus riche, la plus commerçante ville de Corse : Bastia. Mais Bastia n'est plus la Corse, Bastia est une ville continentale, italienne, corrompue et molle, luxueuse et active comme le continent ; à Bastia, point de vendetta, point de stylet affilé, de fusil menaçant, mais aussi plus de mœurs sévères, patriarcales, plus de ces costumes pittoresques et traditionnels qu'on retrouve encore à Ajaccio. Le Corse, le vrai Corse montagnard, le Corse de Corte et d'Ajaccio, retrousse dédaigneusement la lèvre en parlant de l'habitant de Bastia {.../…}

    Gustave Flaubert a 19 ans quand il entreprend, en 1840, un voyage dans les Pyrénées, le midi et la Corse en compagnie d'un chirurgien, ami de son père, de la sœur de celui-ci et d'un prêtre italien. Il vient d'être reçu bachelier et tout imprégné de culture gréco-latine, il découvre, au rythme de la randonnée, un cadre auquel le rattachent ses goûts, ses lectures.

    Nous longions le bord de la mer que le chemin suit jusqu'à l'ancienne ville de Sagone. Elle était calme, le soleil donnant dessus, éclairait son azur qui paraissait plus limpide encore; ses rayons faisaient tout autour des rochers à fleur comme des couronnes de diamant qui les auraient entourés ; elles brillaient plus vives et plus scintillantes que les étoiles. A Vico on commence à connaître ce que c'est qu'un village de la Corse. Situé sur un monticule, dans une grande vallée, il est dominé de tous les côtés par des montagnes qui l'entourent comme un entonnoir... Il ne faut point juger les mœurs de la Corse avec nos petites idées européennes. Ici un bandit est ordinairement le plus honnête homme du pays et il rencontre dans l'estime et la sympathie populaire tout ce que son exil lui a fait quitter de sécurité sociale... J'avais éteint mon flambeau. Je me levai et je regardai la campagne, je voyais les chèvres marcher dans les sentiers du maquis et sur les collines ; ça et là les feux de bergers, j'entendais leurs chants... Nous étions placés sur une des plus hautes montagnes de la Corse et nous voyions à nos côtés toutes les vallées et toutes les montagnes qui s'abaissaient en descendant vers la mer ; les ondulations des coteaux avaient des couleurs diversement nuancées suivant qu'ils étaient couverts de maquis, de châtaigniers, de pins, de chênes-lièges ou de prairies ; en face de nous et dans un horizon de plus de trente lieues, s'étendait la mer Tyrrhénienne comprenant l'île d'Elbe, Sainte-Christine, les îles Caprera, un coin de la Sardaigne.

    On ne saurait dire ce qui se passe en vous à de pareils spectacles ; je suis resté une demi-heure sans remuer, et regardant comme un idiot la grande ligne blanche qui s'étendait à l'horizon. J'aurais presque pleuré quand je me suis enfoncé de nouveau dans la montagne. Non, ce n'est jamais devant l'océan, devant nos mers du Nord, vertes et furieuses, que les dix mille eussent poussé le cri d'immense espoir dont parle Xénophon ; mais c'est bien devant cette mer-là, quand, avec tout son azur, elle surgit au soleil entre les fentes de rochers gris, que le cÂœur alors prend une immense volée pour courir sur la cime de ces flots si doux, à ces rivages aimés, où les poètes antiques ont placé toutes les beautés, à ces pays suaves où l'écume, un matin, apporta dans une coquille la Vénus endormie. Quand nous avons quitté Bastia, le temps était superbe, la mer calme. La Corse belle me disait un dernier adieu... Me voilà réinstallé dans mon fauteuil vert, auprès de mon feu qui brûle, voilà que je recommence ma vie des ans passés. Qu'ont donc les voyages de si attrayant pour qu'on les regrette à peine finis. Oh ! Je rêverai encore longtemps des forêts de pins où je me promenais il y a trois semaines, et de la Méditerranée qui était si bleue, si limpide, si éclairée de soleil il y a quinze jours ; je sens bien que cet hiver, quand la neige couvrira les toits et que le vent sifflera dans les serrures, je me surprendrai à errer dans les maquis de myrtes, le long du golfe de Liamone, ou à regarder la lune dans la baie d'Ajaccio.

    Guy de Maupassanta sillonné la Corse et c’est avec lui que nous avons choisi une arrivée par la mer.

    Le Bonheur :

    Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria :
    - Oh ! Voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est ?

    Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et confuse.
    Quelqu'un dit : C'est la Corse ! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air, d'une limpidité parfaite, ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui voilent toujours les lointains. Alors, un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça :

    -Tenez, j'ai connu dans cette île... j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant, d'un amour invraisemblablement heureux.

    Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse...

    Le conteur se tut... Et là-bas au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait son rivage.

    Histoire corse :

    Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte emplissait l'air, semblait l'alourdir, le rendre palpable ; et la route allait, s'élevant lentement au milieu des grands replis des monts escarpés... Après avoir traversé Piana, je pénétrais soudain dans une fantastique forêt de granit rose, une forêt de pics, de colonnes, de figures surprenantes, rongées par le temps, par la pluie, par les vents, par l'écume salée de la mer. Ces étranges rochers, hauts parfois de cent mètres, minces comme des obélisques, coiffés comme des champignons ou découpés comme des plantes, ou tordus comme des troncs d'arbres, avec des aspects d'êtres, d'hommes prodigieux, d'animaux, de monuments, de fontaines, des attitudes d'humanité pétrifiée, de peuple surnaturel emprisonné dans la pierre par le vouloir séculaire de quelque génie, formaient un immense labyrinthe de formes invraisemblables, rougeâtres ou grises avec des tons bleus. On y distinguait des lions accroupis, des moines debout dans leur robe tombante, des évêques, des diables effrayants, des oiseaux démesurés, des bêtes apocalyptiques, toute la ménagerie fantastique du rêve humain qui nous hante dans nos cauchemars. Peut-être n'est-il par le monde rien de plus étrange que ces "Calanche" de Piana, rien de plus, curieusement ouvragé par le hasard.

    Honoré de Balzaca écrit un texte non pas sur la Corse mais sur la venue d’un Corse à Paris :

    Extrait de La Vendetta.

    […/…]L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait, elle s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l'expression en était simple ; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après être demeuré longtemps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : - Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. Et il marcha d'un pas lent et assuré vers l'entrée du palais, où il fut naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il ne put longtemps discuter. En s'apercevant de l'obstination de l'inconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière dÂ’ultimatum. Le hasard voulut que l'on vînt en ce moment relever le soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à l'étranger l'endroit où se tenait le commandant du poste.

    - Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui parler, dit l'Italien au capitaine de service.

    Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu'on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l'étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir Bonaparte. L'officier objecta les lois de la consigne, et refusa formellement d'obtempérer à l'ordre de ce singulier solliciteur. Bartholoméo fronça le sourcil, jeta sur le commandant un regard terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus pouvait occasionner ; puis, il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s'asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l'entrée des Tuileries, il arriva une voiture d'où descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur.

    - Ah ! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer, s'écria l'étranger.
    Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s'élançait sous la voûte, il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartholoméo lui dit à l'oreille, il emmena le Corse avec lui chez Bonaparte.
    […/…]

    Prosper Mériméea donné une image romanesque de la Corse, souvent inspirée plus par ses lectures et son imagination que par la réalité.

    Extrait de Matteo Falcon :

    En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l'intérieur de l'île, on voit le terrain s'élever assez rapidement, et après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d'un maquis très étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est ; arrive que pourra; on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant des cépées épaisses qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.


    Extrait de Colomba :

    Après trois jours de navigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs. C'est avec raison qu'on le compare à la baie de Naples ; et au moment où la goélette entrait dans le port, un maquis en feu, couvrant de fumée la Punta di Girato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. (...) On ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage est d'une beauté grave et triste.

    Avec Alexandre Dumas, nous abordons le sujet de l’hospitalité.

    Extrait des Frères corses

    J'avais visité Corte et Ajaccio, et je parcourais pour le moment la province de Sartène. Ce jour - là, j'allais de Sartène à Sollacaro. LÂ’étape était courte : une dizaine de lieues peut-être, à cause des détours, et d'un contrefort de la chaîne principale qui forme l'épine dorsale de l'île, et qu'il s'agissait de traverser : aussi avais-je pris un guide, de peur de m'égarer dans le maquis. Vers les cinq heures, nous arrivâmes au sommet de la colline qui domine à la fois Olmeto et Sollacaro. Là, nous nous arrêtâmes un instant.

    - Où votre seigneurie désire-t-elle loger ? demande le guide.

    Je jetai les yeux sur le village, dans les rues duquel mon regard pouvait plonger et qui semblait presque désert : quelques femmes seulement apparaissaient rares dans les rues, encore marchaient-elles d'un pas rapide et en regardant autour d'elles. Comme en vertu des règles d'hospitalité établies, j'avais le choix entre les cent ou cent vingt maisons qui composent le village, je cherchai des yeux l'habitation qui semblait m'offrir le plus de chance d'être confortable, et je m'arrêtai à une maison carrée, bâtie en matière de forteresse, avec mâchicoulis en avant des fenêtres et au-dessus de la porte.

    Charles de la Morandière, historien, fut, au début du siècle, un explorateur du Niolu qui présente, selon lui, l'ensemble le plus complet de la Corse physique et morale. En 1933 il lui a consacré un ouvrage empreint d'une grande chaleur...

    Je suis à l'entrée du village, remontant doucement la route qui forme la grande rue de Calacuccia. Sous les platanes, des hommes marchent lentement, qui s'interrompent de parler politique pour me reconnaître et me saluer en souriant. Des mulets vont devant moi de leur pas étroit, faisant sonner leurs clochettes, avec sur le dos des sacs de farine de châtaigne que maintiennent les grosses cordes en poils de chèvre ; des poules picorent dans les ruisseaux, effarouchées brusquement par l'arrivée d'une truie sombre à l'air hargneux ; sur le pas des portes, des femmes tout en noir, accroupies sur leurs talons, tricotent en surveillant des marmots ; des hommes habillés de velours devisent, adossés au mur de la poste, en fumant l'herbe corse dont l'odeur âcre parvient jusqu'à moi ; des brebis descendent avec des bêlements en soulevant un nuage de poussière, précédées d'un jeune berger qui, un gros parapluie en bandoulière, règle la marche du troupeau et porte dans ses bras les derniers-nés des agneaux.

    Enfin, Pierre Bonardi est un écrivain corse disparu. Il a écrit des récits de voyage, des enquêtes, des essais, des livres d'histoire et des romans. Il nous parle des relations sociales et de l'hospitalité corse, dans cet extrait tiré de son livre "L’Ile tragique" paru en 1937.

    « L'étranger sera toujours chez lui, sur le pied du maître, dans la vieille maison corse, à la seule condition qu'il se montre courtois et réservé. L'étranger et même l'ennemi s'il a été forcé d'y chercher un refuge. Les annales sont pleines de traits de ce genre. Le bandit poursuivi par les gendarmes frappe à la porte de la demeure qu'il a vidée, par le plomb, de ses plus fiers habitants. Il est reçu, protégé, caché. La vendetta ne reprend qu'après qu'il a franchi le seuil et gagné le large. L'hôte est sacré. L'hospitalité corse a été chantée même par les pires contempteurs de lÂ’Ile et de sa race. Ces contempteurs-là auraient découvert d'autres vertus à la Corse et aux Corses s'ils avaient su se servir de ces deux clefs d'or : la discrétion et la courtoisie. Les castes, ici, ont toujours été livrées, voire fondues par le danger et la misère. "Les anciens Seigneurs de la Corse étaient bien loin de posséder l'autorité oppressive des anciens barons de la Féodalité, nota M. Valery, bibliothécaire de Charles X, c'étaient des chefs de clan qui commandaient à des égaux et non à des cerfs ».

    Prosper Mérimée a fait la même observation. "Les propriétaires vivent sur leurs terres, au milieu de leurs fermiers et de leurs bergers qu'ils traitent avec beaucoup plus de politesse qu'on ne le fait en France". Le sieur Bellin, ingénieur très distingué de la Marine et collaborateur de l'abbé Prévost, non pour Manon mais pour les Voyages, a sondé les côtes et battu les sentiers de lÂ’Ile en homme honnête et consciencieux. Il a aussi étudié les mœurs et sans indulgence, c'était vers le milieu du XVIIIe siècle, il nota : "Les Corses... exigent des politesses des étrangers et ne tiennent pas au-dessous d'eux de garder leurs bestiaux et de faire d'autres fonctions des plus vils paysans...".

    En somme, une seule aristocratie compte qui tient ni aux parchemins (déchirés ou brûlés), ni aux diplômes, ni aux marques extérieures d'une brillante situation mais à la personnalité elle-même. Or le terroir ne produit pas d'individus neutres, de sorte que tous sont des aristocrates et prétendent à la déférence ou plutôt à la gentillesse de chacun. Je dis bien tous. Quiconque témoigne quelque bonne grâce au chef ou à la patronne n'est pas pour autant dispensé de se montrer agréable à la servante ou à l'employé. Le conducteur de voiture attend le même statut que le directeur des Messageries et la servante de l'auberge veut être traitée comme une demoiselle de famille noble. Et ils y ont droit ou, si l'on préfère, ils acquittent en bonne conscience ce droit par un dévouement sans bornes envers l'inconnu qui n'a joué ni les arrogants ni les fâcheux. Avec la courtoisie, la discrétion est de rigueur. Ne jamais se mêler des affaires d'autrui, telle est la règle que justifie le corollaire : personne n'est prié de prendre parti dans les conflits où son sang, son honneur, ses intérêts ne sont pas engagés.

    On voit comme c'est simple. L'hôte ne connaît que des visages accueillants. Il lui suffit de sourire et de parler de la pluie et du beau temps. Pour ceux qui ont la langue trop vive et une haute idée de leur valeur, qu'ils s'en aillent. Ainsi Ziù Santu est toujours prêt à offrir sa maison, sa table et le vin de sa vigne et le pain de ses épis et les viandes de ses bêtes et, de surcroît, son travail et l'activité de ses familiers. Il ne demandera rien en échange que votre satisfaction. Si après cela vous allez lui dire que la Corse est un réservoir de vauriens, que la vertu de ses nièces est douteuse, voire... que certains de ses neveux ne mènent peut-être pas une existence bien régulière... il vous mettra à la porte sans façon et signalera votre inconduite à tous ses amis, à ses partisans et même aux adversaires, s'ils maintiennent chez eux la tradition.

    Pour ce qui est de l'hospitalité, ce n'est plus une anecdote mais un comprimé d'anecdotes qui me servira à éclairer un coin de ces caractères si complexes. Si vous trouvez chez Ziù Santu quelque objet dont vous vantez la beauté, cet objet vous sera aussitôt offert. C'est très arabe ; c'est très espagnol. Si au lieu d'exprimer votre admiration vous vous portez acheteur, on vous demandera vingt fois la valeur de l'objet. Le visiteur ne saurait se transformer en trafiquant sans trouver aussitôt devant lui un trafiquant bien plus âpre. C'est ligure.

    N'offrez point d'argent pour une hospitalité si large. Un billet de remerciements sera mieux apprécié. Mais si la reconnaissance est un fardeau trop lourd et que vous exigiez une note pour vous en décharger, attendez-vous à la trouver salée. Quoi qu'il en soit, nous possédons désormais les clefs d'or de lÂ’Ile de Beauté. Ni les chèques, ni les galons, ni les broderies, ni les titres ne sauraient les remplacer... au moins tant que Ziù Santu vivra et ceux qui pensent comme lui.

    Bien sûr ces extraits sont d'une autre époque et il n'y a qu'un écrivain corse cité. Nous ne pouvions vous proposer que des textes tombés dans le domaine public. Aujourd'hui, il existe une littérature contemporaine corse ancrée dans le réel. La Corse publie beaucoup et les auteurs corses se sont réappropriés leur île. C'est l'occasion de faire leur connaissance et de les découvrir si ce n'est pas déjà fait.

    Pidone.

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